Un Soudanais écrit un roman critique sur la colonisation du Zanzibar

Le Zanzibar actuel! L'île a été une ancienne colonie arabe omanaise jusqu'à la moitié du 20ème s
Le Zanzibar actuel! L'île a été une ancienne colonie arabe omanaise jusqu'à la moitié du 20ème s

Abdelaziz Baraka Sakin, un romancier soudanais, vient de publier La Princesse de Zanzibar, un roman audacieux, pour ne pas dire franchement culotté, sur une période peu connue de la colonisation arabe de Zanzibar.

Un sujet qui appartient à l'Histoire, peu connue et peu documentée, mais que Sakin a utilisée comme prétexte pour broder une histoire romancée, voire fantasmée, motivée par sa fascination mais aussi sa révulsion envers les Arabes.

Des difficultés pour trouver un éditeur

L'auteur a écrit son roman sur un ton plutôt léger, mais la toile de fond ne l'est pas, et le militant n'est jamais loin. Sakin prétend s'être inspiré de la littérature omanaise pour inventer, broder des histoires sur des Africains vivant sur l'île.

Deux livres datant de la colonisation des Omanais à Zanzibar l'auraient inspiré: "L'un était un écrit par un chef militaire qui capturait les esclaves, l'autre était les Mémoires de la fille du sultan. J'ai été frappé par le fait que la princesse parle de la vie fastueuse des Omanais à Zanzibar, et décrive les Zanzibarites comme des gens qui ne faisaient rien, alors que les Africains faisaient tout, cultivaient la terre, s'occupaient des récoltes, et jusqu'à laver les corps des maîtres. Ce contraste entre ce paradis pour les Omanais et cet enfer vécu chez eux par les Africains m'a interpellé. La vie de l'Africain, celui dont personne ne se préoccupe, ce qu'on appelle le vide historique a motivé mon roman, qui vient le combler.".

Alors que l'auteur avoue volontiers que son nouveau roman n'est que pure fiction et ne s'appuie sur aucun document historique, Sakin rêve que son œuvre comble le vide historique de cette période ...

Le titre original du roman est Nisamehe! : Pardonne-moi, en swahili. Bien que particulièrement critique envers les Arabes de l'époque, le Soudanais a trouvé opportun de s'adresser en premier lieu à des éditeurs omanais et du Koweit pour publier son livre. Personne n'a trouvé son roman digne d'intérêt et les officiels du sultanat d'Oman et du Koweït n'ont pas accueilli avec un grand enthousiasme le roman de l'auteur. Personne ne s'en étonnera. Il a fini par trouver une maison d'édition en France, prompte à publier son ouvrage qui a toutefois pris la liberté discutable de renommer le titre "Pardonne-moi!" en "La Princesse de Zanzibar".

Le roman aurait pu s'appeler "A bas le Zanzibar!"

Le roman de Baraka Sakin conte une histoire d'amour improbable entre la fille du Sultan de Zanzibar, et son esclave noir. A partir de ces deux personnages principaux, il peut alors décrire la vie sur Zanzibar dans une époque se situant à la fin du 19ème siècle.

L'action se déroule sur l’île principale de l'archipel, Unguja, alors aux mains des Omanais, où l'esclavage est banalisé. A l’époque, Anglais, Français et Allemands se battent pour coloniser Zanzibar. "Mais qu'est-ce qu'ils nous veulent ces Européens? L'île nous appartient, cette terre est à nous, son peuple aussi, nous sommes ses maîtres", fait dire au sultan au pouvoir Sakin, dans sa fiction. L'auteur s'est livré sur une pleine page à la quantification de tristes records imaginaires attribués au tyran de l'île: "Tout au long de sa vie, sans que l'on puisse en délimiter avec certitude la durée, il tua 883 Africains, 7 Arabes omanais et 20 Yéménites. Il vendit 2 779 670 esclaves, hommes, femmes et enfants.".

La princesse est l'héroïne du roman. Elle est la fille du sultan et l'unique enfant de ce tyran. Folle de bijoux et mariée à un homme d'affaires qui se rêve sultan, elle exige d'être son unique épouse, c'est déjà dire que la jeune femme a du caractère.

Mais le couple que l'on suit tout du long du roman est plutôt étrange. L'auteur va imaginer que la princesse a eu pour esclave un eunuque dès son adolescence. Sundus, émasculé dès sa capture par les Arabes, est aux petits soins pour sa princesse qui ne jure que par lui. Entre eux se noue un amour particulier et une sexualité qui n'est pas liée à des organes génitaux, mais à des complicités entre les êtres. Tous deux sont mutilés, puisque la princesse est excisée, mais leur relation va au-delà. A noter que si l'esclave de la princesse dispose d'un prénom, cette dernière n'en a pas.

Cheikh Moubarak Al-Hinai était un représentant du sultan de Zanzibar
Cheikh Moubarak Al-Hinai était un représentant du sultan de Zanzibar

Cette relation est, selon l'auteur, un chemin vers la liberté. Une liberté qui serait incarnée par ailleurs par Uhuru l'ensorceleuse, qui danse et chante quasi nue, qui n'a peur de rien, mais que tout le monde redoute, car c'est grâce à des individus comme elle, que va se bâtir l'émancipation, sur la révolte de la population après 200 ans d’esclavage.

Selon Sakin: "La colonisation arabe de l'Afrique était pire que celle des Européens"

Les épisodes se suivent autour d'une date que l'histoire a retenue comme la guerre la plus courte: le bombardement de Zanzibar le 27 août 1896 par les Britanniques, dite "la guerre de trente-huit minutes", mais l'auteur se concentre sur ce qu'il appelle "l'incroyable violence des Omanais". "Ils se nient en tant que colons alors que la colonisation arabe de l'Afrique était pire que celle des Européens, car ils castraient les hommes", précise Abdelaziz Baraka Sakin.

Lors de l'abolition de la traite et la fin de l'esclavage, il s’avérera qu’elles ont été proclamées mais non respectées. Puis le roman narre l'intégration des hommes ou des femmes libres à une société qui n'a plus ses repères. Le roman se veut insolent et ceux qui rêvent d’une chute sympathique feraient mieux de tout simplement ne pas lire ce livre!

La vengeance des Africains envers les Omanais du Zanzibar

Rappelons un fait historique important qui a fortement marqué les Omanais. Dans la nuit du 11 au 12 janvier 1964, John Okello, un révolutionnaire noir accompagné de quelques centaines d'hommes, s'empare de l'armurerie de Zanzibar, renverse le gouvernement et proclame la République du Peuple de Zanzibar.

"Levez-vous, hommes noirs, que chacun de vous prenne un fusil et des munitions et aille combattre contre toute survivance de l'impérialisme...". Après ces incitations à la violence, des journées de terreur succèdent à ce coup d'État, les maisons du quartier arabe et indien de la capitale de Zanzibar sont pillées, des milliers d’Arabes sont massacrés, les familles arrêtées. Un esprit de vengeance et de racisme anime les révolutionnaires, que l'auteur a visiblement complètement occulté.

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Mis en ligne : Dimanche 18 Décembre 2022
 
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